27/12/2011

Holisme



Vous avez sans doute l’intuition de vous exposer à un mur de contre-arguments aussi valides que votre opinion et qui, ensemble, démontrent le problème plus qu’ils ne donnent de réponse.

Pourquoi chercher du sens? Autant demander « pourquoi sommes nous sapiens sapiens? »

C’est une fausse question. Nous nous situons à un carrefour, avec d’un coté un héritage du temps mythique des origines (archétypes et répétitions) et de l’autre notre bagage culturel humaniste et des lumières. Nous avons aboutit à un ethnocentrisme érudit qui rend difficile l’acceptation des aspects archaïques ne notre ontologie.

16/09/2011

La crise, la femme, l’homme (la crise l'affame, l'homme)


Il est significatif de voir Paul Jorion et Also Naouri sur un même plateau de télévision s’exprimer chacun à leur manière au sujet de la crise, et on se demande si les organisateurs en avaient conscience.
Car une compréhension de l’enfance et de l’éducation telles qu’elles ont évolué ces quarante dernières années apporte un éclairage, anthropologique s’il en est, sur la psychologie des auteurs/acteurs de cette crise dite actuelle. L’intervention télévisée terminait là où ces questions commençaient à se poser.
Paul Jorion semblait contredire Aldo Naouri lorsqu’il témoignait de son vécu dans le milieu financier qu’il décrit comme essentiellement masculin, à tout le moins dirigé exclusivement par des hommes. S’y lisait en filigrane un commentaire vaguement féministe, rappelant l’argument selon lequel les femmes apporteraient plus de vertu dans les conseils d’administration, comme si la responsabilité d’une crise qui intervient dans des sociétés occidentales au sommet de leur individualisme et à l’apogée du règne de l’argent (de «l’avoir plus», au dépend de «l’être mieux» pour évoquer la formule proposée par les nouveaux apôtres du monde "durable"), pouvait être imputée (aussi) au fait d’être de sexe masculin.
Aldo Naouri, enonce contradictoirement que, le matriarcat ayant supplanté la fonction paternelle depuis mai 68 (pour abréger), il ne faut pas s’étonner que les limites aux lois (ethnopsychologiques, ou "civilisationnelles" entre autres) soient franchies sans plus de vergogne que d’opposition. Apposer à cela la libéralisation (contemporaine des grandes batailles feministes) d’un marché plus proche aujourd’hui du Farwest que d’une soit-disant «civilisation numérique», et on voit bien ce que la toute puissance maternelle, asservissant ses enfants au principe de plaisir, a d’analogue à la recherche effrénée de profits en constante croissance.
On s’étonne qu’Aldo. Naouri s’en étonnât lui-même. Car ce n’est qu’une facette de la perversité ambiante (dénotée aussi par l’ «impératif anxiogène de bonheur sans contenu» qui ordonne la vie d’une foule innombrable…)
Alors quelle contradiction pourrait-il y avoir entre l’évocation de vertus inhérentes à la femme et la réprobation de l’effondrement du patriarcat?
Absolument aucune.
Puisque les hommes nés en 1968 ont aujourd’hui 44 ans, ils sont, pour ce qui est de la technostructure financière, aux commandes et dans la force de l’âge. Ils sont par ailleurs nés de jeunes femmes qui ont non seulement vécu les événements de mai 68 mais dont l’entière jeunesse a été marquée par un basculement des valeurs familiales et des usages (lois ethnopsychologiques, ou ‘civilisationnelles’) jusqu’alors restés incontestés. Qu’elles le veuillent ou non, ces mères, et plus encore leur progéniture, auront subit ces facteurs, de manière infra-liminaire. Il faut prendre le temps de lire quelques textes d’Aldo Naouri pour comprendre qu’il ne s’agit là nullement de passéisme à teneur réactionnaire, mais bien de la formation d’un déséquilibre dangereux dans la structure organique de nos sociétés. D’ailleurs la boite de pandore, puisqu’on ne refusera décidément rien à nos petits anges, ne demande qu’à exhiber de nouvelles monstruosités (cf. http://www.aldonaouri.com/textes/Lafamille.pdf).
Davantage de femmes dans les conseils d’administration rassureraient peut-etre les enfants terribles du capitalisme sans foi ni loi, mais on se demande bien d’où pourrait advenir un quelconque «rebond moral», sans parler du monde meilleur qu’on nous prepare pour «après la crise».

08/02/2011

A Jacques Ellul

 Ce qu’il y a de positif dans cette crise c’est le fait qu’elle interroge notre perception du réel. Soudain nous ne sommes plus les passagers plus ou moins bienheureux d’un train compartimenté en 1ere, 2eme et 3eme classe, mais nous devenons les acteurs individuels (surtout individuels) imaginant un système à venir. Pourvu que l’Homme se découvre un « supplément d’âme » rapidement, nous aurons peut-être le temps de mettre en oeuvre des changement profonds dans nos sociétés. En cultivant son jardin, en parlant autour de soi, on y contribue et on repousse chaque fois un peu les forces cataclysmiques qui cherchent à nous engouffrer.

07/02/2011

Des nouvelles du front

Mon expérience décrite ci-dessous entre en résonance avec les exposés et propositions qu’on peut consulter sur le très chouette site web de Fréderic Lordon : fredericlordon.fr/



Des nouvelles du front

Peut-être connaissez-vous la société américaine SuccessFactors qui offre à ses clients les moyens de construire un discours cohérent, et acceptable par leurs salariés, autour de la performance individuelle dans l’entreprise. De véritables humanistes, vous vous en doutez, avec qui on voudrait pouvoir discuter au coin du feu de déterminisme technologique et de progrès social…

Leur site web annonce la couleur :
« Bienvenue dans la nouvelle ère qu’inaugure le logiciel d’exécution des stratégies d’entreprise de SuccessFactors. Notre suite intégrée de produits à la demande permet aux entreprises comme la votre de développer leur chiffre d’affaires et de réaliser de véritables économies en alignant leurs employés sur leur stratégie, en donnant à ces derniers tous les atouts pour réussir et en les incitant à exploiter leur potentiel. Le résultat ? L’optimisation de la performance de votre entreprise. L’exécution fait toute la différence™. »

Les salariés n’ont toutefois pas été consultés au sujet du bien qu’on leur veut.

Mon employeur du secteur informatique est client de SuccessFactors et en tant que tel impose aux salariés l’exercice de l’«auto-évaluation».
En ce milieu d’année fiscale je m’apprête donc à évaluer mes progrès selon mes objectifs personnels « S.M.A.R.T. » (Spécifique, Mesurable, Achievable, Relevant, Time-framed) dont il m’aura d’abord fallu accoucher seul et dans la douleur. Notez le délicieux double-sens qu’introduit l’acronyme, qui est aussi un croustillant contre-sens faisant comprendre que plus c’est gros et con, plus ça empêche la contradiction. Implacable effet de la démultiplication des paradigmes (Spécifique, Mesurable, Achievable, Relevant, Time-framed).
Je ne parle pas ici de « facteurs de succès » car il serait bien trop long de passer en revue toutes les façons par lequel l’homme en clique diffère de l’homme en société, et les méthodes (‘smart’ ou carrément violentes) par lesquelles les cliques assurent leur emprise sur celle-ci (il existe sûrement une ample littérature sur le sujet…).
Mais revenons à SuccessFactors.

Le barème applicable à mes prouesses en entreprise est le suivant :
5 – Exceptional – unusually excellent; superior
4 – Superb – admirably fine or excellent; extremely good
3 – Fully Successful – fully competent; expected and good
2 – Inconsistent – mixed good and poor performance
1 – Unsatisfactory – insufficient performance

On voit comment se stratifie le succès « made in Globalia ». Le succès c’est bien, mais encore faut-il le qualifier, sinon c’est trop cher. Le top du top, ou juste le top? C’est ainsi qu’on arrive à des évaluations sur 120% voir plus… et que remplir 100% de ses objectifs n’a plus valeur que d’un moyen « fully successful » tout juste bon à justifier son salaire actuel…
Par contre on ne sait pas comment différencier les divers degrés d’un échec. Il n’y a pas de nuance propice à la deuxième chance. Plus encore, l’échec c’est tabou, à tel point qu’on a supprimé le zéro. Et c’est très éloquent : Le 1 c’est pas bien, c’est la solitude. C’est la réclusion hors du groupe, porteuse d’une distance critique!

Résultat : paranoïa.
Pourquoi y-a-t-il encore des manageurs si c’est à moi de me casser la nénette à m’auto-évaluer ? On voit bien le cynisme perfide du système que tous mes collègues (manageurs inclus) s’accordent à conchier mais qui perpétue la servitude volontaire. Car il serait tentant de n’employer contre ce système que les armes du mépris qu’il mérite en s’accordant des notes maximales partout. Or ce serait là le signe le plus clair d’une dissidence extrémiste, d’une désolidarisation provocante à l’entreprise bigbrotheresque de soumission collective. Or le mauvais esprit ne paye pas dans l’entreprise 2.0.
On est en réalité à un cheveu d’attendre de moi mon autocritique. Et c’est ce cheveu même qui, en laissant une marge infinitésimale de sécurité morale à l’entité qui en use, permet à celle-ci de générer un discours implacable et grandiloquent à base de valeurs largement répandues et « fédérantes ».
Si dans mon entreprise je dis a mon N+2 qu’il attend de moi mon autocritique, il me rétorquera que je suis bien trop aigri (Cf. Down with Fun, in The Economist), que je « prends tout mal », que j’ai mauvais esprit. Il en profitera pour ne surtout pas me saquer, mais j’aurai néanmoins activé un risque systémique à la petite échelle de ma carrière dans ce lieu. Et, petit à petit, l’ostracisme aidant, mes propres forces de déduction me conduiront vers la porte tout seul, comme un grand.
D’un autre coté, si je faisais effectivement mon autocritique, eh bien cela ne les dérangerait pas plus que ça ; au moins aurait-il beau jeu d’ignorer ceci « par pudeur » tout en me refusant l’augmentation en toute logique.
Le salarié est donc enrôlé bon gré mal gré, mais ne se fait aucune illusion, ou de moins en moins. De la désillusion jaillira peut-être le désespoir, et de celui-ci la révolte ? Peut-être est-ce une étape nécessaire, mais insuffisante. Il faut démystifier les inepties en entreprise. L’humour et le ridicule sont de bonnes armes in situ. En dehors de ça il y a Marx et son analyse du déterminisme technologique…
Le « succès », comme la vraie vie, est ailleurs.